Préface faite pour être lue. Joan Baptista Fabre

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 PRÉFACE FAITE POUR ÊTRE LUE   

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Le poème qu’on donne ici n’est, à proprement parler, ni ancien ni moderne. Tout ce qu’on a pu découvrir touchant son auteur, c’est qu’il était originaire de Catalogne, homme d’esprit, de goût, et d’érudition; ce qui est très commun dans cette nation polie. La langue grecque étant fort à la mode de son temps, il s’avisa, malheureusement pour lui, de faire une traduction en vers de l’Odyssée d’Homère, où, par le plus rare effort d’une imagination et d’un génie vraiment sublime, il surpassa son modèle, en alliant toute l’énergie et les beautés du texte grec aux tournures fines et délicates du catalan. Cet excellent ouvrage, qui aurait dû lui attirer l’admiration et les éloges de ses illustres compatriotes, fut cause de sa perte. L’enthousiasme où étaient alors les savants pour le littéral des anciens, et surtout du divin Homère, s’éleva contre lui de toutes parts. On le traita d’hétérodoxe et de novateur digne d’être dévoué à la fureur publique et à l’anathème. Il le fut en effet. Le peuple ayant pris ces grands mots in sensu obvio, cria de tous côtés au scandale. Le pauvre homme, pour éviter l’orage qui le menaçait, se réfugia dans un couvent de religieux qui le reçurent, en payant, avec une charité paternelle. Il resta tranquille, environ six mois, dans ce saint lieu d’immunité; mais sa bourse s’étant épuisée, le R. P. Gardien se fit un scrupule de garder plus longtemps un hérétique capable d’infecter la communauté du poison de ses erreurs. — «Mon enfant, lui dit-il, vous êtes noté; votre hérésie est publique, et vous n’en avez fait ni l’abjuration ni la pénitence nécessaires. Quel crime devant Dieu! quel scandale pour les hommes, si je vous souffrais plus longtemps dans cet asile de la piété ! Nous sommes faits pour édifier le prochain; hors d’ici…» — «Mon père, lui répondit notre auteur, ce qui m’a attiré l’envie des savants et la haine des sots, ne blesse en rien la religion et n’y a pas même le moindre rapport. Tout ce qu’on peut me reprocher, c’est d’avoir un peu badiné de la mythologie ancienne.» — «Qu’appelez-vous la mythologie ancienne?» reprit le gardien. — «C’est, lui répliqua le poète, la ridicule théologie des anciens Grecs.» — « Malheureux! s’écria le moine indigné en armant ses mains de son cordon et d’une de ses sandales, quoi! cette antiquité respectable, les doctes écrits des premiers flambeaux de l’Église, des Irénées, des Chrysostomes, n’ont pas été à l’abri des traits malins de votre plume diabolique?» — «Loin de moi, dit modestement le disciple des Muses, une témérité si condamnable, ma trompette héroïque n’a jamais pris ce ton infernal.» Le zèle du gardien s’échauffait. «Eh bien! tison damné, lui demanda-t-il, de quoi te moques-tu donc dans l’ouvrage abominable qui révolte tant de bons chrétiens?» — «Hélas! répondit notre homme en tremblant, les objets de mes railleries ne devraient pas trouver de pareils vengeurs, et il est bien étrange qu’ils me persécutent pour m’être un peu moqué de Jupiter, de Neptune, de Pallas» — «Arrête, impie, s’écria le gardien encore plus fort, je ne connais pas les saints que tu nommes là; mais quoique nous n’en fassions pas l’office, je leur trouve un air d’antiquité qui en impose; qui était Pallas?» — «Les anciens Grecs ont prétendu que c’était la déesse de la sagesse.» — «Je comprends, scélérat, Pallas en grec doit signifier Salomon, Déesse signifie sans doute auteur; ainsi c’est contre Salomon et contre son livre de la Sagesse que tu as blasphémé; cela est clair: regarde, monstre d’impiété, comme on découvre tes artifices! Ne résiste pas à la grâce qui vient te chercher; que la confusion où je t’ai heureusement réduit te devienne salutaire: abjure, confesse-toi, donne ce que tu as au couvent, s’il te reste encore quelque chose, et pour l’entière expiation des injures que tu as vomies contre Pallas, dispose-toi sans délai au pèlerinage de Saint-Jacques de Galice et de Notre-Dame de Lorette». Notre pauvre auteur eût aisément démontré la fausseté des atroces accusations du gardien, mais il y avait trop de risque à prendre ce parti-là. Il est sage de ménager un ignorant qui vous sermonne à la tête de vingt esclaves, à huis-clos. Il reçut humblement les avis de celui-ci, abjura tout ce qu’on voulut, se confessa, ne donna rien parce qu’il n’avait rien, et partit sans souper, pour Compostelle, entre chien et loup. Sa pénitence ne dut pourtant pas être bien méritoire, car il eut toujours de l’affection pour son péché, c’est-à-dire pour son Odyssée, qu’il emporta dans ses courses, et qu’il apprit par cœur, chemin faisant; aussi son pèlerinage ne fut-il pas heureux. 

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Étant entré un soir dans une de ces brillantes hôtelleries qu’on trouve sur les grands chemins d’Espagne, il demanda qu’on lui donnât à souper et à coucher pour le récit d’une centaine de vers de son Odyssée. Le cabaretier, excellent littérateur, selon l’usage du pays et de la profession, conclut pour deux cents et voulut que la lecture en fût publique. Tous ceux qui se trouvaient dans l’auberge se rendirent à l’écurie, qui était aussi la salle à manger. Le poète, pressé par la faim et trop occupé à relever la beauté de ses vers par les grâces de la déclamation, n’examina pas assez à quels auditeurs il avait affaire. Un certain petit moine du couvent ou il avait fait abjuration, confondu et comme enseveli entre les jambes de dix ou douze cavaliers de la Sainte-Hermandad, le reconnut, et interrompant le plaisir qu’on avait à l’entendre, cria comme un marchand de vinaigre que cet homme était un hérétique, et, qui pis est, un hérétique relaps; qu’on ne pouvait l’entendre sans encourir la censure ipso facto, et que, pour lui, il allait de ce pas le dénoncer à l’Inquisition. A ce saint nom, tout trembla, frémit et s’enfuit, excepté les cavaliers, le religieux, et le poète qui n’en eut pas la liberté. Le petit moine le recommanda aux impitoyables alguazils, qui l’attachèrent sans miséricorde à l’un des anneaux de la crèche et l’emmenèrent souper aux agréables prisons du Saint-Office.
  Un génie supérieur a toujours des ressources dans les plus difficiles conjonctures. Celui-ci, se voyant dans le grand chemin, assez loin encore de la ville où on l’amenait, s’avisa de dire à ses gardes que leur violence ne serait pas longtemps impunie; que le grand Don Quichotte et l’intrépide Sancho l’avaient pris le matin même de ce jour-là sous leur protection; qu’ils n’étaient pas loin et que leur secours allait devenir funeste à plus d’une mâchoire. Il n’en fallut pas davantage pour faire arrêter court la troupe guerrière de la Sainte-Hermandad. Le nom redoutable des chevaliers fit sur eux l’impression la plus favorable au poète. Ils descendirent de leurs chevaux, le mirent en liberté, remontèrent à la hâte et fuirent à toute bride, l’un d’un côté, l’autre de l’autre, chacun d’eux croyant voir le terrible héros de la Manche ou son écuyer à ses trousses. Le poète, se trouvant libre par cet heureux stratagème, remercia fièrement le Ciel du beau génie qu’il en avait reçu, et jura de ne plus rien écrire en Espagne, bien résolu de sortir au plus vite de ce dangereux pays. Il commua, par une licence poétique, la pénitence qu’on lui avait imposée, et, abrégeant son pèlerinage de deux grands tiers, il résolut de le borner à quelque dévotion du royaume de France, où il voulait se fixer lui-même. Les plus courts voyages sont toujours longs lorsqu’il s’agit de les faire seul, à pied, et sans argent; qu’on est obligé d’éviter les grands chemins, et qu’on n’y peut déclamer en sûreté de beaux vers qu’on a faits à la sueur de son front.   

Qu’on me dispense de raconter ici tout ce que notre poète eut à souffrir dans celui qu’il entreprenait. Là-dessus il renvoie lui-même le lecteur, dans ses Mémoires, aux livres de son Odyssée où Ulysse raconte ses aventures. — «Comme lui, dit-il, je trouvai sur ma route, des Ciconiens, des Cyclopes, des Lestrigons, et, si je suis un peu au-dessous de mon héros du côté de la gloire, j’ose dire, à mon avantage, qu’il m’est considérablement inférieur du côté des étrivières que nous avons reçues l’un et l’autre en courant le monde. Il n’y a qu’à considérer, pour s’en convaincre, qu’il voyageait par mer, ou l’on a souvent du relâche, et que j’allais par terre et dans des pays où les occasions d’en recevoir sont infiniment plus fréquentes.» — L’auteur n’en dit pas davantage à ce sujet; mais à bon entendeur demi-mot: l’imagination des lecteurs, quelque féconde qu’elle soit, aura de quoi s’exercer dans la vaste carrière qui lui est ouverte.
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Dès le premier pas que le Catalan eut fait dans les terres de France, il se hâta de faire une cabriole pour Apollon et deux entrechats pour les Muses. Se prosternant ensuite au pied d’un chêne, pour honorer le génie des Gaules à la manière des anciens Grecs, il s’écria dans un transport pindarique: —«Je te salue, ô terre aimable, séjour délicieux des plaisirs, de la politesse et de la gaieté; je te choisis pour l’asile éternel de mes innocentes folies; chez toi la burlesque épopée ne trouve point de délateurs parmi les moines; on n’y prend point Pallas pour Salomon, et la redoutable Inquisition ne s’y arme point de ses fléaux inhumains pour venger l’honneur de Calypso, de Polyphème et de Circé. Doux habitants de cette terre fortunée, ne dédaignez point un étranger dont les mœurs sympathisent avec les vôtres; et vous, cygnes tranquilles dont le chant mélodieux et sublime se fait entendre ici sur les bords riants de plus d’un Caystre, ne refusez point d’associer à vos concerts harmonieux la tendre voix d’un rossignol de Catalogne.»   Cette vapeur poétique ne fut pas plus tôt exhalée, que notre Catalan se lève, poursuit sa route, entre enfin dans le Languedoc, et bénit le Ciel qui avait conduit ses pas dans une contrée si différente de celle d’où il venait. Il trouva ce qu’il désirait chez nos Gascons: ils se moquèrent de lui et de son poème, il est vrai; mais, tout en s’en moquant, ils lui donnaient au moins à boire, à manger, et jamais les étrivières; pour ce qui est des railleries qu’on faisait sur son compte, il ne s’en formalisa jamais, disant qu’il ne s’estimait pas plus que Jupiter, dont il s’était moqué lui-même. Il continua sa route jusqu’au-delà de Montpellier avec les mêmes agréments, demandant à toutes les personnes qu’il trouvait en chemin s’il n’y avait pas dans les environs quelque dévotion fameuse où il pût terminer un pèlerinage qui commençait à l’ennuyer. Les gens à qui il s’était adressé jusqu’alors étaient des protestants qui n’eurent garde de l’en instruire; et lui, sans se mettre fort en peine de leur silence, poussa jusqu’au pont de Lunel; là, il s’amusa quelque temps à considérer les eaux du Vidourle qui y passe. La vue de cette rivière le charma; il faudrait être poète pour dire précisément pourquoi. Il passa vingt fois d’un garde-fou à l’autre avec un air d’admiration et d’attachement qui arrêta les voyageurs les plus pressés, de sorte que le pont fut bientôt couvert d’une foule de curieux, qui, riant de le voir ainsi se démener, le suivaient pourtant dans ses allées et ses venues, sans en avoir autant de sujet que lui; après qu’il eut bien considéré le dessus et le dessous de la rivière, il s’arrêta au milieu du pont, tourna les yeux sur la campagne, et jetant ensuite un regard d’enthousiasme sur les assistants: — «Messieurs, leur dit-il en assez bon français, quoiqu’il ne fût pas du pays, me tromperais-je? ce fleuve orgueilleux qui roule si majestueusement là-dessous ses ondes dorées n’est-il pas le fleuve Pénée? Cette vaste et belle plaine qui nous environne, n’est-elle pas la Thessalie? Et cette ville superbe que je vois à ma droite, n’est-elle pas la célèbre Larisse?» On eut beau lui répondre, en éclatant de rire, que la rivière qu’il voyait s’appelait Vidourle, la campagne Vaunage, et la ville Lunel, il ne changea rien à ses idées: —«Maudite soit, s’écria-t-il avec transport, la nouvelle géographie! Elle a donc substitué partout des noms barbares aux noms doux et sonores de l’ancienne. Quel opprobre pour les auteurs de cette odieuse nouveauté! Quel malheur, quelle perte, pour les nourrissons des Muses! Ne nous déshonorons point en pliant sous ce joug infâme! Adieu Pénée, père trop malheureux de l’aimable et insensible Daphné! Adieu, campagnes délicieuses autrefois consacrées par le séjour d’Apollon. Adieu, antique Larisse, digne berceau de l’invincible Achille; et vous aussi, ajouta-t-il en s’adressant aux curieux qui l’écoutaient sans l’entendre, adieu, généreux Myrmidons, soutenez toujours la gloire de vos aïeux, et ne dégénérez jamais de votre illustre origine. Je vous laisse, et vais me rendre de ce pas à la riche vallée de Tempé, en remontant sur les bords admirables de ce fleuve que je n’abandonnerai de ma vie». — Il dit, et perçant la foule aussi promptement qu’une flèche, il passe le coin du cabaret qui est au bout du pont et enfile le chemin de Sommières sur la chaussée du Vidourle; personne ne le suivit, quelque regret qu’on eût de le voir disparaître si vite, parce que chacun avait ses affaires ailleurs.   Notre poète monta d’un moulin à l’autre, dont il saluait les réservoirs avec emphase, jusqu’à ce qu’il découvrit sur sa droite le château d’Aubaïs, qu’il prit pour le palais d’Admète, roi de Thessalie; à cette vue, il pleura à chaudes larmes la mort généreuse de la tendre Alceste; invectiva fortement contre la lâcheté d’Admète; chanta jusqu’à s’enrouer le miraculeux service que leur avait rendu le grand Alcide, et continua son chemin.   Dès qu’il fut arrivé au pied de la roche d’Aubaïs, il aperçut un ermite qui, la besace sur le cou, venait droit à lui; il l’attendit un instant, et, quand celui-ci se fut approché: — «Frère, lui dit-il, le saint ou la sainte qui vous donne à vivre est-il ou est-elle accrédité ou accréditée? fait-il ou fait-elle bien des miracles»? parlez…» — «Elle en a fait, en fait et en fera toujours, lui répondit l’ermite. C’est Notre-Dame de Prime-Combe; on y vient en procession de plus d’une lieue; et si vous avez quelque chose à offrir, il vaut mieux que ce soit à elle qu’à tous les saints d’Espagne et d’Italie.» — «Cela vaudrait mieux pour vous, gros anachorète, reprit le Catalan.» — «Je n’en doute pas; mais la Sainte Vierge, qui n’est pas intéressée comme vous, daignera recevoir ce que je puis faire pour elle, c’est-à-dire le don de mon cœur et les plus beaux vers qui, de mémoire d’homme, aient été composés à sa louange.» — «Offrande de Gascon, répliqua l’ermite: apprenez, indigne pécheur, que pour obtenir quelque grâce du maître, il faut graisser la patte aux domestiques, et que les ermites ne se nourrissent pas avec des hymnes…» — «Il est vrai que vous ne seriez ni si rebondi, ni si joufflu, dit encore le poète; mais apprenez à votre tour, mon révérend frère, que nous sommes en France, où les domestiques de votre sorte n’ont pas tout à fait le pouvoir coactif de mettre les pénitents à contribution. J’avais fait certain vœu forcé, dont je voulais pourtant accomplir une partie. On m’avait enjoint d’aller à Lorette, après avoir visité Saint-Jacques de Galice, mais tout cela est trop loin, et le pays ne me convient pas. Je serais venu m’acquitter volontiers à Prime-Combe, mais vous dites qu’il faut de l’argent, et je n’en ai point. L’ardente charité d’un gardien Espagnol m’a laissé sans un sou. Dans cette affaire-ci, je vois qu’il me faut prendre encore quelque licence. J’aimerai bien la Sainte Vierge, je la prierai de me pardonner, malgré ma pauvreté; et je mettrai mon vœu sur votre conscience.» A ces mots, il sauta lestement par-dessus l’ermite et la besace, en lui disant: — «T’en voilà chargé et m’en voilà quitte.» Après quoi, il se mit à galoper joyeusement vers Sommières.   Non loin de là, et vis-à-vis du village de Boisseron, il vit un bosquet de peupliers blancs, qui forme un ombrage assez agréable. Le pauvre homme avait bon besoin de se délasser, il y entra; mais ce ne fut point pour cette raison. Son unique dessein était d’en saluer les nymphes et les dryades; ce qu’il fit, tout haut, en beaux vers de la plus fine dialecte. Un vieux borgne, qui, par hasard, gardait au même lieu une assez jolie vache, accourut au bruit; mais il faillit être la victime de son indiscrète curiosité. Notre poète, ayant considéré quelque temps la vache et lui: — «Ah! barbare ministre de la cruauté de Junon, impitoyable Argus! s’écria-t-il; puisque Mercure n’a pu endormir encore que la moitié de tes yeux, il faut que je te crève l’autre; attendez, belle Io, votre vengeance et votre liberté sont tout au plus l’affaire de deux minutes.» Le rustaud n’entendait guère les métamorphoses; mais à l’air furieux dont le Catalan courait à lui, il comprit à peu près de quoi il était question, et disparut au plus vite par un sentier qu’il connaissait mieux que le poète. Celui-ci, ne le voyant plus, courut à la vache, et après lui avoir tenu les discours les plus respectueux et les plus consolants: — « Venez, lui dit-il, ne craignez rien, charmante Io; Junon elle-même, toute puissante qu’elle est, ne vous arracherait point de mes bras. Que le Ciel, la Terre et l’affreux Ténare se joignent ensemble pour satisfaire la jalousie de cette injuste déesse ; à moins qu’ils ne me fassent périr, leurs ligues et leurs complots seront inutiles ; je ne vous remettrai jamais volontairement qu’entre les mains du vénérable Inachus; j’en jure par le Styx. » Ainsi lié par un serment irrévocable, il prend la vache et l’emmène en montant toujours sur le bord du Vidourle. On ne saurait exprimer la joie que lui causa cette glorieuse aventure. «Ce jour-là, dit-il lui-même dans ses Mémoires, fut le plus heureux de ma vie, car la fortune couronna mon triomphe en me faisant trouver, dans moins d’une demi-heure, le triste et respectable Inachus. Ce tendre père revit sa fille avec transport, et, pour prix du service que je lui avais rendu, il me promit une amitié éternelle. Il me la promit et me tient encore parole.» Que le lecteur, étonné sans doute d’une rencontre si imprévue, suspende un peu son jugement. Voici le fait.   Le vieillard dont il est ici question était le trisaïeul de mon grand-père, comme je l’ai appris par une tradition constante dans ma famille. Il cherchait en effet sa fille Fanchonette, qui s’était évadée la veille avec un amant inconnu. Il était le principal, et, pour mieux dire, l’unique habitant d’un village ruiné dont on voit quelques débris sur une éminence, à un quart de lieue de Sommières, et qu’on nomme Montredon. Le bonhomme était, dit-on, si crédule et si amateur du merveilleux, qu’il crut sans peine, sur la bonne foi du pèlerin, que la vache était sa fille, qu’il était lui-même Inachus, etc. C’était un de ces approbateurs qui gobent tout, admirent tout, ne doutent de rien et répondent à ce qu’on leur dit de plus étrange: — « Je le crois, la chose est claire, cela est évident…» Je dirais bien ici le véritable nom de cette espèce de personnages, mais on y suppléera pour moi. Je me ferais un scrupule de nommer ainsi un de mes plus respectables ancêtres. Il prit Io, sa chère fille, et l’amena tout doucement à Montredon, qu’il ne regarda plus que comme l’Olympe, auprès de la plaine de Saint-Laze, qui, par une juste correction de la nouvelle Géographie, fut aussi nommée la vallée de Tempé. Il est vrai que cet étrange Olympe ne garda pas toujours le même nom, et que le trisaïeul de mon grand-père changea aussi le sien plus d’une fois, selon les idées éphémères du poète. Montredon fut tour à tour le Mont Parnasse, le Mont Ida, le Caucase, l’Apennin, l’Œta, l’Etna, l’Atlas; en un mot, tout ce qu’il y a de plus célèbres montagnes dans le monde. Inachus devint également Hercule, Minos, Pluton, Bacchus, Vulcain, Adonis, Priape, et Jupiter même, sans qu’il en témoignât aucune surprise, ni qu’il lui survint là-dessus le moindre doute. Il n’y eut que le fleuve Pénée, la vallée de Tempé, et la belle Io qui restèrent constamment ce qu’ils n’étaient pas, parce que ces objets avaient fait une plus profonde impression sur le cerveau du Catalan.   Comme il voyait toujours dans le bon vieillard quelque Dieu, ou tout au moins quelque demi-Dieu, il lui rendait sans cesse les plus humbles hommages, ce qui lui donna autant de droit sur son cœur qu’il en avait déjà sur son esprit. Ce fut dans ce commerce intime de zèle et de bienveillance que le poète soumit son Odyssée, non aux lumières ni à la critique, mais à l’admiration de son Mécène. Il lui en fit plusieurs fois la lecture, que ce digne père de l’aimable Io approuva et redemanda autant de fois, sans y entendre la moindre syllabe. Le poète, par un trait de reconnaissance qui peint bien la beauté de sa grande âme, le rendit dépositaire de son excellent manuscrit.   Il était jeune encore; fallait-il, hélas! qu’il périt sitôt après un tel acte de générosité! Le soir même de ce jour, aussi glorieux que funeste, le ciseau de la cruelle Atropos trancha le fil de ses destinées, et le soleil ne se leva le lendemain que pour éclairer ses obsèques.   On a raison de dire que la nature ne soutient pas longtemps l’effort qu’elle fait en produisant de si beaux génies; mais du moins la mort de celui-ci n’a-t-elle rien de cette obscurité méprisable qui a voilé celle de tant d’autres. Sa rie avait été glorieuse, son trépas fut héroïque. C’est vous, illustre et infortuné trisaïeul de mon grand-père, c’est vous seul qui en fûtes la cause innocente. L’action ne pouvait être plus mémorable ni le motif plus noble. Il arriva malheureusement que vous étiez Jupiter, le jour qu’il vous remit son poème. Un loup vint sur le soir rôder autour des masures de votre Olympe. Le généreux Catalan le voit, le reconnaît pour le barbare Lycaon, qui vient vous dresser de nouvelles embûches. Il le poursuit jusques sur le bord du fleuve Pénée. Le prétendu tyran d’Arcadie, épouvanté par ses cris, saute dans le fleuve et le traverse à la nage. Cet obstacle n’arrête point l’ardeur du poète, qui lui court après, mais qui en courant se laisse tomber sur le gazon, dont il avale quelques brins. — «Non, scélérat, s’écria-t-il en se relevant, ne te flatte pas que ta force ni ton adresse puissent te sauver. Ce n’est pas avec un pied boiteux que la peine te poursuit, et tu vas éprouver combien le vengeur du maître du Tonnerre est plus redoutable que son agresseur.» A ces mots, quoiqu’on fût alors aux calendes de janvier, et qu’il ne sût pas nager, il se précipite hardiment dans le Pénée de son invention. La chaleur et la légèreté poétiques le soutirent longtemps et l’eussent même garanti de la froideur et de la profondeur des ondes, mais il était arrêté par les décrets du Destin qu’il y serait la victime de son imagination trop fertile. L’aventure de Glaucus lui vint dans la mémoire et lui fit totalement perdre la tête. Il crut d’avoir mangé de la même herbe que lui. — « Eh bien, dit-il, le malheur n’est pas grand. Renonçons, puisqu’il le faut, à l’humanité, et, nouveau Triton, rendons-nous digne de posséder un jour quelqu’une des filles immortelles du Dieu Nérée. Adieu, Tellus, Neptune nous appelle.» Là-dessus, ayant achevé de se troubler, il but sans mesure et expira sans regret. Le lendemain, on le trouva sur la surface de l’eau, où il surnageait comme une pièce de liège et pirouettait légèrement au gré d’un vent de bise qui le poussait vers la mer. Son vieux bienfaiteur enleva lui-même le corps, et s’il ne le fit pas inhumer avec les honneurs du Capitole, ce qui n’était ni à sa disposition ni à sa portée, il ne lui fit de guère moins glorieuses funérailles. Il l’ensevelit en pleurant dans les superbes décombres du Tribunal, où anciennement le juge du Petit-Scel de Montpellier tenait, dit-on, ses Assises.   Ce qui le consola de cette perte fut le divin poème dont il était l’héritier. Il le trouvait toujours plus beau, quoiqu’il ne sût pas lire et que l’ouvrage fût écrit dans une langue où il n’entendait goutte. Il eût bien voulu trouver quelque savant à Salinelles ou à Garrigues, qui pût le lui expliquer ; mais tous les grands hommes de ce pays-là étaient alors occupés à aider le célèbre Jean Despautère à composer ce livre d’érudition cabalistique qui fut si longtemps le désespoir des pédagogues et la terreur des écoliers. 

Heureusement il avait un fils qui étudiait chez le révérend père aumônier du fort de Sommières, avec des dispositions et un succès si précoces qu’avant l’âge de vingt-cinq ans il connaissait déjà toutes les lettres de l’ancien livre de la Civilité. Ses amis l’avaient engagé de confier à ce savant homme l’éducation de son fils, afin qu’il se mît en état de remplir honorablement, dans la suite, quelque poste dans une compagnie de gardes du tabac, ou parmi MM. les commis de l’Équivalent.  

La mort du poète et l’extrême désir de connaître son poème de plus près changèrent les desseins du bonhomme. Il envoya chercher ce fils, que l’aumônier lui remit avec regret et lui vanta comme un prodige. «Bertrand, lui dit-il en cousant quelques phrases qu’il avait apprises du poète, un homme d’esprit est fait pour la gloire et non pour la fortune; il vaut mieux être un peu plus maigre et devenir immortel, que d’être si gras et mourir ensuite aussi ignoré qu’un frère laïc chez les moines, ou un sergent de gardes côtes dans les troupes du roi. Jamais squelette ne fut plus décharné que le feu poète dont je pleure la perte; mais en revanche, tant que Jupiter sera le maître du monde, tant que ma vache sera la belle Io et Vidourle le fleuve Pénée, on parlera de lui comme du fondateur des Carmes. Il faut, mon fils, mériter les mêmes honneurs; vous en avez un moyen infaillible. Il m’a laissé un ouvrage sublime en quatorze mille vers, où je ne connais que les points et les virgules. Il s’agit d’en faire une traduction exacte qu’on entende et qu’on admire dans toute la Vaunage. — Voilà quinze sols, deux paires de sabots et les espadrilles du pauvre défunt, que je vous remets pour faire le voyage de Barcelone. Vous resterez dans cette ville jusqu’à ce que vous entendiez parfaitement la langue. Je me flatte que votre séjour n’y sera pas long et que vous reviendrez bientôt travailler à votre gloire et à la consolation de ma vieillesse. » 

Bertrand était un jeune homme très docile et d’une intelligence supérieure. Il partit tout de suite, et, pour ne pas perdre son temps sur la route, il prit parti dans un régiment de miquelets qu’on rappelait des Alpes aux Pyrénées. Un homme bien né se forme vite dans ces corps illustres. La troupe était à peine arrivée aux frontières d’Espagne que celui-ci savait déjà tout ce que la langue Catalane a de plus élégant, de plus délicat et surtout de plus énergique. Sûr de son fait, il ne jugea pas à propos d’aller plus avant, et, renonçant à la gloire, qu’il eût infailliblement acquise par les armes, il revint chercher dans son pays celle qu’on obtient par la plume, avec moins de risque. Son père fut d’abord surpris d’un si prompt retour; mais de quelle admiration ne fut-il pas saisi lorsque le docte Bertrand lui lut et lui expliqua nettement et en bon patois le premier livre de l’Odyssée tout entier: — «Allons, mon fils, s’écria-t-il, mets la main à l’ouvrage sans délai, et que je te voie entrer dans le chemin de la gloire avant que je meure. Elle est préférable aux richesses, je le répète encore. Cependant, je te laisserai assez de bien pour braver les rigueurs de la pauvreté. Je n’ai d’autres héritiers que toi, car ta bonne sœur Io, étant devenue vache, te sera moins à charge qu’à profit, et c’est en quelque manière un effet de plus. Tu posséderas en propre, et sans autres charges que la taille, censives et pensions, la maison la moins délabrée de tout l’Olympe.  

»Plus une allée de cormiers sur le penchant du mont confrontant le vent du Nord, dont tu feras de bel argent si quelqu’un est par hasard tenté d’en acheter le fruit.

 »Item 9 un quarton cinq perches de bruyère, qui rapporte annuellement deux et jusqu’à trois charges de balais.  

»Item, un petit jardin sur le roc vif, arrosé par la pluie, et environné d’une haie de sureaux, dont tu pourras vendre les branches aux enfants de Sommières pour des pétards, et la Heur aux apothicaires.

 »Plus deux nasses d’osier, trois lignes à pêcher tressées de crin blanc avec leurs hameçons, et enfin une drague, que je fis moi-même dans ma jeunesse avec un beau manche de bois de saule.  

 »Voilà pour les biens fonds et les instruments de la profession de tes pères; quant aux meubles, tu les vois ici tous d’un coup d’œil. Ils répondent assez à ta petite fortune. Si tu trouves qu’il y en ait trop, tu pourras en vendre dans la suite une partie pour acheter des livres. Allons, mon enfant, rien ne te manque; bénis-en Dieu, et fais-moi de beaux vers.»  

Bertrand n’y manqua pas; il traduisit en moins de quatre ans le premier livre de l’Odyssée y et eut la douce satisfaction d’en déclamer le dernier vers aux oreilles de son père, en lui fermant les yeux. Quelque temps, après la mort du bon vieillard, Bertrand vit un jour la belle et chaste Claudine, vierge militaire, fille putative d’un tambour d’invalides, qui peignait avec grâce ses cheveux roux, au soleil, sous un buisson. La voir, l’aimer, le lui dire, et l’épouser, fut l’affaire d’une matinée, tant les poètes sont expéditifs. Sa femme lui fit un gros garçon qu’il nomma Thibaud et qu’il éleva avec autant de soins qu’on en avait eus pour lui-même. Il ne manqua pas surtout de lui apprendre le Catalan, afin de le mettre en état de continuer le poème. Claudine, femme de goût, l’apprit aussi, et les deux époux firent les second, troisième et quatrième livres, avant que le jeune Thibaud pût mettre la main à cet ouvrage héréditaire. Il le fit tard, mais avec un succès égal à celui de ses illustres parents. C’est à cette habile main que nous devons les sixième, septième et huitième livres d’un chef-d’œuvre

quod nec Jovis ira, tue ignes,

Nec poterit ferrum, nec edax abolere velustas.

Gilles, mon honoré trisaïeul, génie mâle et né pour l’épopée, osa entreprendre le récit effrayant qu’Ulysse fait à Alcinoüs de ses aventures. Il traduisit en quinze ans les neuvième et dixième livres.

Mon bisaïeul Biaise, homme délicat et poli, continua cette intéressante narration jusqu’à la fin du douzième.  

 Mon aïeul Pacôme commença le treizième à l’âge de vingt ans et y travailla tous les jours jusqu’à sa cinquantième année sans pouvoir l’achever; il était excellent orateur, mais, les vers lui coûtant trop, il résolut de se marier pour rétablir dans la famille des talents poétiques dont l’extinction eût été une grande perte pour la République des Lettres et même pour l’État. Il réussit au-delà de ses espérances; sa femme lui fit un certain Roch-Marc-Onuphre, qui fut le plus rude versificateur de son temps. Les vers et la rime se présentaient à l’imagination impétueuse de celui-ci avec une telle abondance qu’il n’eut jamais d’autre embarras que celui du choix. Non seulement il acheva le treizième chant, mais il conduisit l’ouvrage jusqu’au vingtième, dont il chargea feu Pancrace-Ampliat-Aldebrand, mon père, de glorieuse mémoire.  

 Ce digne rejeton d’une race si poétique acheva l’œuvre et me chargea, en mourant, de la rendre publique, pour l’honneur de notre maison, le bien de l’État et l’avancement de la belle littérature.  

Qu’on ne soit pas surpris que le poème paraisse avec si peu de ces notes savantes qui déroutent ou assoupissent les lecteurs assez déterminés pour les lire. Les auteurs n’en font guères, et l’on aurait de grandes obligations à la plupart des éditeurs s’ils avaient la complaisance d’en user avec autant de sobriété que moi.    

J’avoue cependant qu’il eût été peut-être nécessaire de joindre ici l’explication française de quelques mots dont il est très important de faciliter l’intelligence. On y aurait pourvu; mais il doit, dit-on, paraître dans peu un Dictionnaire de toutes les dialectes du Languedoc, ad usum parisinorum, où l’on en trouvera la signification exacte; si cela n’est pas, ou si le Dictionnaire lui-même continue toujours à rester dans la classe des êtres contingents, je chargerai dix-huit enfants que j’ai de travailler incessamment à cette utile interprétation. Au reste, ma postérité va, selon toutes les apparences, devenir nombreuse; on connaît déjà le génie et la constance de la famille. Si, par un malheur que je prie le Ciel de détourner, il se trouve quatre ou cinq gros érudits parmi mes descendants, je crains fort, malgré ce que je viens de dire sur les notes et les commentaires, que le poème ne se trouve un jour noyé et comme perdu dans un nombre d’in-folio ad usum aromatariorum. Je charge mes enfants, pour prévenir un pareil scandale, de s’exhorter à perpétuité de pères en fils, à faire en sorte que la longueur du poème soit toujours plus considérable que tout le reste, dans les diverses éditions qu’ils en donneront. Si quelqu’un de mes derniers neveux vient à violer là-dessus la soumission due à cette respectable cascade de l’autorité paternelle, je jure solennellement, par les mânes sacrés de tous mes aïeux; par la subtilité du judicieux Inachus; par les cornes divines de sa fille Io; par l’habileté de Thibaud; par la versification mâle du grand Gilles; par la politesse de Biaise; la constance héroïque, mais inutile, de Pacôme; la terrible fécondité de Roch-Marc-Onuphre; je jure enfin par mon père Pancrace-Ampliat-Aldebrand, et, ce qui pis est, par moi-même, que je regarde d’avance cet indigne rejeton de notre arbre généalogique comme un païen et un publicain.  

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FIN DE LA PRÉFACE

  Jean-Baptiste Favre

 

 Anar a l’entrada: Un traductor català, i en català, de l’Odissea al segle XVIII?

 

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